Pourquoi tu sabotes tes propres victoires juste avant la ligne d'arrivée?

Pourquoi tu sabotes tes propres victoires juste avant la ligne d'arrivée?
Photo by Vitaly Gariev / Unsplash

Tu y es presque. Le projet avance bien, la relation se stabilise, l'objectif est à portée de main. Et là, quelque chose en toi appuie sur le frein. Un commentaire déplacé lors d'une réunion importante. Une dispute sortie de nulle part. Une procrastination soudaine sur la dernière étape critique. Comme si une part de toi refusait de franchir cette ligne d'arrivée pourtant si proche.

Ce n'est pas de la malchance. Ce n'est pas non plus un simple manque de volonté.

La peur du sommet

Imagine un alpiniste qui gravit une montagne pendant des semaines. Chaque jour, il progresse, s'adapte à l'altitude, surmonte les obstacles. Puis, à quelques mètres du sommet, il s'arrête. Pas par épuisement physique. Pas parce que les conditions se dégradent. Il s'arrête parce qu'arriver en haut changerait tout. Parce que redescendre signifierait retourner à la vie ordinaire avec le souvenir d'avoir été au sommet. Parce que réussir rendrait l'échec futur encore plus terrifiant.

Cette métaphore capture quelque chose de profondément humain : notre relation complexe avec le succès tangible. Tant qu'on est en chemin, on reste dans le confortable flou de "je pourrais si je voulais vraiment". Mais franchir la ligne, c'est confronter cette possibilité à la réalité. Et si cette réalité décevait ?

Des recherches en psychologie comportementale ont identifié ce qu'ils appellent le "syndrome d'auto-sabotage pré-réussite". Les observations montrent que notre niveau d'anxiété augmente de manière significative non pas pendant la difficulté, mais juste avant l'aboutissement. Comme si notre système nerveux se rebellait contre le changement d'identité qu'impliquerait la victoire.

Le confort du presque

Il y a quelque chose de rassurant dans l'inachevé. La personne qui "pourrait" perdre du poids, qui "pourrait" changer de carrière, qui "pourrait" s'engager dans une relation sérieuse garde intacte l'image idéalisée d'elle-même. L'écart entre le réel et le possible reste un territoire fertile pour l'imagination.

Mais que se passe-t-il quand ce possible devient réel ? Quand le fantasme du "moi accompli" doit céder la place à la version concrète, imparfaite, faillible ? Des études sur la dissonance cognitive révèlent que nous préférons souvent l'inconfort familier à l'incertitude du nouveau, même quand ce nouveau est objectivement meilleur.

Tu connais peut-être cette sensation : l'entretien final pour le poste de tes rêves approche, et soudain tu arrives en retard, tu oublies de relire ton CV, tu te présentes moins préparé que pour les tours précédents. Ou cette relation qui fonctionne enfin, et tu te surprends à chercher des défauts là où il n'y en a pas, à créer des tensions sur des détails insignifiants.

Ce n'est pas de la bêtise. C'est une protection. Une façon de garder le contrôle sur l'échec plutôt que de le subir. Si c'est toi qui sabotes, au moins tu restes maître du scénario.

Deux perspectives qui s'affrontent

Certains voient ce mécanisme comme une forme de sagesse inconsciente. Notre psyché anticiperait les responsabilités, les attentes, les changements qu'impliquerait le succès. Elle nous protégerait d'un fardeau qu'on n'est peut-être pas prêt à porter. Réussir signifie souvent devoir maintenir cette réussite, répondre à de nouvelles attentes, assumer une nouvelle version de soi.

D'autres y voient plutôt le résultat de croyances limitantes ancrées tôt dans la vie. Des messages reçus pendant l'enfance sur qui nous sommes autorisés à devenir, sur notre légitimité à réussir, sur ce que nous méritons vraiment. Ces croyances se manifestent avec le plus de force précisément quand nous sommes sur le point de les contredire.

Les deux perspectives contiennent probablement une part de vérité. La vraie question n'est pas de savoir laquelle a raison, mais de comprendre ce qui se joue pour toi, dans ton histoire, avec tes peurs spécifiques.

La vraie peur derrière la peur

Peut-être que l'auto-sabotage ne concerne pas vraiment l'échec. Peut-être qu'il concerne l'identité.

Réussir, c'est devenir quelqu'un d'autre. C'est quitter la version de nous-même qu'on connaît, avec ses défauts familiers, ses excuses confortables, ses limites rassurantes. C'est entrer dans un territoire où on ne sait pas encore qui on sera.

Et si cette nouvelle version de toi n'était pas à la hauteur ? Et si réussir révélait que ce n'était pas l'obstacle externe le problème, mais quelque chose en toi ? Et si franchir cette ligne d'arrivée te privait de tous les "si seulement" qui t'ont accompagné jusqu'ici ?

La ligne d'arrivée n'est pas juste un point géographique ou temporel. C'est une frontière psychologique entre qui tu as été et qui tu pourrais devenir. Pas étonnant qu'on hésite à la franchir.

Questions à te poser

Qu'est-ce que réussir changerait vraiment dans ta vie quotidienne, dans la façon dont tu te vois ?

Quelle part de toi préfère rester dans le confort du "pas encore" plutôt que dans la vulnérabilité du "maintenant" ?

Si tu franchissais cette ligne d'arrivée, quelle excuse perdrais-tu ? Et est-ce que cette excuse te sert peut-être plus que tu ne veux l'admettre ?

De quoi aurais-tu vraiment peur si tout se passait exactement comme tu le souhaites ?